
Ils s’appelaient Maurice, Aimé, Edmond, Fernand, Emile.
Ils s’appelaient Roland, Marcel, Marius ou Gabriel.
Ils ont dormi dans la terre, vécu comme des bêtes, enduré la faim et le froid, avec la nuit pour seule compagne, assourdis par l’horrible sifflement des obus. Ils ont connu l’enfer sur terre.
Certains tombèrent sous la mitraille.
Certains eurent le ventre déchiré par une baïonnette.
D’autres survécurent.
D’autres encore, défigurés, devinrent des monstres. L’enfer s’était gravé sur leurs visages. Après avoir connu la peur, ils l’inspirèrent. Quand on était une gueule cassée, ce n’était pas facile de faire danser les filles, de prendre le printemps par la main. Vous étiez en hiver.
A jamais.
Les prénoms que j’évoque au début de ce billet, ce sont ceux des soldats dont le très émouvant Paroles de poilus, lettres et carnets du front 1914-1918 nous restitue la voix. Loin des couplets nationalistes et des rengaines belliqueuses, ces anonymes disent le quotidien du front et des tranchées, les nuits sans sommeil et la mauvaise nourriture, les jours passés dans la boue, au milieu des rats, avec de l’eau jusqu’aux genoux, la censure et l’optimisme obligatoire, les camarades fusillés, assassinés par l’Etat major, seulement coupables d’avoir eu peur, c’est-à-dire d’être des hommes. Ils disent l’inquiétude et la peur de mourir. Ils confient leurs peines et leurs espoirs à un père, une mère, un frère ou une fiancée. Le sous-lieutenant Jean-Louis Cros était receveur des postes dans l’Ariège. Il avait trois filles. Sa femme se prénommait Lucie. Il fut blessé par un éclat d’obus le 16 avril 1917. La cuisse broyée, il se réfugia dans un trou d’obus et écrivit cette carte à sa famille:
16 avril 1917
Chère femme et chers parents et chers tous
Je suis bien blessé. Espérons que ça ne sera rien. Elève bien les enfants, chère Lucie. Léopold t’aidera si je ne m’en sortais pas. J’ai une cuisse broyée et je suis seul dans un trou d’obus. Je pense qu’on viendra bientôt me sortir. Ma dernière pensée va vers vous.
Il eut le temps de signer ces quelques lignes mais pas de rédiger l’adresse. Quand ses camarades vinrent lui porter secours, il était mort, sans doute victime d’une hémorragie. Il tenait cette carte entre ces mains. Ils l’envoyèrent à sa famille avec ses papiers militaires.
Ceux qui eurent la chance de revenir essayèrent de reprendre une vie normale. Certains témoignèrent de ce cauchemar, comme l’écrivain Henri Barbusse dont le roman Le Feu, journal d’une escouade, obtint le prix Goncourt en 1916. Le 14 octobre 1915, Barbusse est en première ligne depuis neuf mois. Sur le champ de bataille de l’Artois, son Carnet de guerre s’ouvre sur une description des cadavres:
Ils avaient des aspects terribles et pitoyables. ll y en avait un qui avait la face complètement noire, les lèvres tuméfiées et mornes, les mains déchiquetées, une espèce de petite main d’enfant avec la paume déchiquetée; c’est monstrueux et épouvantable. Les autres, paquets informes, souillés, d’où sortent de vagues objets et autour desquels volettent des lettres qui, pendant qu’on les déballait, les coudes par terre, se sont échappées de leurs poches. l’une de ces lettres: Mon cher Henri, il fait beau le jour de ta fête, etc. Plus loin, on a transporté un mort dans un état tel qu’on a dû l’entourer d’un grillage et d’une toile de tente, et fixer le tout par des cordes à un piquet. Odeur pestilentielle. Tas de toiles de tente et de capotes maculées, en charpie, raidies par le sang séché.
La guerre, c’est là qu’il faut la chercher. Et sans doute pas dans les couplets obscènes des chansons patriotiques, telle cette ignoble Rosalie de Théodore Botrel qui aurait mieux fait de rester avec sa Paimpolaise. Je me demande ce qu’en pensait mon arrière-grand-père maternel. Il s’appelait Eugène Bourdeaux. Il était caporal au 263ème régiment d’infanterie. Il est mort au champ d’horreur, le 28 août 1914. Il avait trente ans. Ce billet lui est dédié.
Le drapeau de son régiment est conservé à l’hôtel des Invalides, à Paris. Je n’y suis jamais allé.
Antoine-Robert, le fils d’Eugène, naquit cinq mois après la mort de son père, au mois de janvier 1915. Sa mère, Eugénie, épousa en secondes noces le frère de son mari tombé sur le front. Ce n’était pas rare dans les campagnes. Robert grandit dans la Creuse, à Marleix, entre Bourganeuf et Vidaillat, où il repose à jamais. Là-bas, rien n’a changé. Bâties dans le granit, les fermes défient l’éternité sur le sol âpre du plateau de Millevaches, ponctué de champs de bruyère et de murets de pierres sèches, de forêts et de landes où se faufilent les sources. Dans mon enfance, je passais tous mes étés en Creuse. Je me souviens de l’émotion de mon grand-père devant le monument aux morts de Gentioux, un des plus célèbres monuments aux morts pacifistes, dont la photographie ouvre ce billet. Cette petite commune paya un lourd tribut pendant la grande guerre. Nombreux furent ses fils qui ne revirent pas leur famille.
Le monument aux morts de Gentioux est exceptionnel. Il fut inauguré le 29 janvier 1922, en l’absence des représentants de la préfecture. Et pour cause. Ici, pas de Morts pour la France ou de Tombés au champ d’honneur. Pas de coq gaulois dressé sur ses ergots, prêt à en découdre, la haine au bec et la bêtise nationaliste dans le crâne. Pas de poilu marchant d’un air décidé vers le combat, se rendant à la mort comme à un rendez-vous d’amour. Non. Un écolier en sabots. Un petit paysan les yeux pleins de larmes et la révolte au coeur qui brandit le poing vers l’inscription: Maudite soit la guerre. Que dire de plus? Sinon que le monument ne fut inauguré officiellement qu’en 1985, et qu’il est inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1990. Je lance une bouteille à la mer et forme le voeu qu’il figure un jour, pourquoi pas, au patrimoine mondial de l’UNESCO. Parce que le message qu’il délivre est universel et que je n’oublierai jamais les yeux humides de mon grand-père qui, malgré le sacrifice d’Eugène son père, avait du lui aussi faire la guerre, celle de 1939. Il en parlait souvent, mais avec la plus grande pudeur et, suprême politesse, avec humour. Ce billet lui est aussi dédié.