Les mots, l'émoi ...

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

16 novembre 2008

Version sous-titrée

Allons, avouez-le! 
Le billet du 13 novembre, vous n’y entravez que dalle? 
C’est que vous n’êtes pas familier de l’argot des poilus. Pour combler vos lacunes, ruez-vous sur L’Argot de la guerre du linguiste Albert Dauzat. Né à Guéret, dans la Creuse, le 4 juillet 1877, cet universitaire hors-normes consacra en 1906 sa thèse de lettres à la Géographie phonétique d’une région de la basse Auvergne. Engagé volontaire lors de la guerre de 1914-18, il en ramena cette passionnante enquête auprès des officiers et des soldats qui nous restitue, dans sa magnifique verdeur et sa prodigieuse inventivité, la langue qu’on parlait dans les tranchées. Pour comprendre la dernière lettre du soldat inconnu, voici donc un lexique qui pourra vous être utile. Et maintenant, à vous de jouer. 

Glinglin: obus
Secoue-paletot: mitrailleuse
Sac à bidoche: sac de couchage
Goualante: chanson
Boîte à parfums: pied
Trottinette: chaussure
Repousser: sentir mauvais
Cornonchouiller: puer
La famille Gautier: les poux 
Gazon: cheveux 
Goguenoter: aller aux feuillées 
Papier pour écrire à Guillaume: papier pour aller aux feuillées
Téléphoner à Guillaume: aller à la selle
Roupillon (piquer un): dormir
Périscopes: les yeux
Maous: gros, énorme, magnifique
Gaspard: rat
Shrapnells: haricots mal cuits
Galtouze: gamelle
Tartousot: laid
Tailler une giberne: bavarder
Gonfle: femme, amie
Gnon: coup de poing
Escarpin: brodequin
Egratigner: exagérer, mentir
Baver dans les fils de fer: exagérer
Tranchecaille: tranchée
S’emmouscailler: s’embourber
Virer de bord: se sauver
Mettre les flûtes: se sauver
Mettre les triques: se sauver
Virer le ventre pour voir passer les aéros: se faire tuer
Clamser: mourir
Fermer les hublots: fermer les yeux
Bath: beau
Avoir les grelots: avoir peur
Chier dans son froc: avoir peur
Viande protégée: gens de l’arrière
Maous pépère: gros obus
Buffet: tronc, estomac
Tante Anastasie: la censure
Reluquer: Regarder 
Babillarde: lettre
Gribouiller: Ecrire
Gonfler le mou: en faire accroire
Baveux: journal
Décrocher des bananes: décrocher des médailles
Bigorner: tuer
Boche: Allemand
Faire le zigotot: Faire l’intéressant
Juteux: adjudant
Tante: homme désagréable
Morbacs: morpions
Avoir le typhus: avoir le spleen
Lansquiner ou lancequiner: pleuvoir
Capote: manteau militaire
Mahomet: soleil
Marcassine!: juron de colère
Marcher dans les bégonias: exagérer
Jus de fèves: café
Avoir la dent: Avoir faim
Cuistance: cuisine, nourriture
Brignolet: pain
Péteux: haricots
Bergougnan: morceau de viande
Arrache-bide: eau-de-vie
Chie-dans-l’eau: marin
Pantruche: Paris
Dabe: père
Dabesse: mère
Ribouldingue: bombance, chose
Rombière: femme, fille
Pinard à la redresse: vin fin
S’en mettre plein le lampion: faire bonne chère
Pieuter: coucher
Marguerite: femme
Poule: femme 
Fusinguettes: grandes jambes
Marie-mange-mon-prêt: femme à soldats
Mac-miche: cantinière
Rosalie: baïonnette
Aminche: ami
Débecter: Dégoûter
Faire vinaigre: aller vite
Museau de cochon: masque à gaz
Antipuant: masque protecteur contre les gaz asphyxiants



13 novembre 2008

La dernière lettre du soldat inconnu

Ici, c’est pas le Pérou. 

Quand t’es réveillé dès potron-minet par la polka des glinglins et le crépitement du secoue-paletot, tu t’arraches pas du sac à bidoche avec la joie au coeur et la goualante à la bouche. En plus, le poilu, ça dort dans ses frusques, avec ses boîtes à parfum dans les trottinettes. J’te dis pas comme ça repousse. Ca cornonchouille, c’est pas humain! Question hygiène, dans la tranchée, tu repasseras. Je te parle même pas de la famille Gautier qui s’invite dans le gazon. Et puis goguenoter en pleine nuit, c’est pas des plus commodes, surtout quand y’a plus de d’papier pour écrire à Guillaume. Alors voilà, fini le roupillon, t’ouvres les périscopes et tu tombes nez-à-nez avec un maous gaspard qui vient bouffer tes shrapnells dans la galtouze. Il est tartousot, l’animal, t’as pas idée! Comme t’as pas trop envie de tailler une giberne, vu qu’il a pas grand-chose en commun avec une jolie gonfle, tu lui décoches un gnon, un bon coup d’escarpin dans les moustaches.  

Tu te dis peut-être que j’égratigne, mais je suis pas du genre à baver dans les fils de fer: prends-ma place si tu m’crois pas. La tranchecaille, j’te souhaite pas d’y séjourner. C’est pire que la mort. Tu t’emmouscailles, t’es enterré vivant. T’as qu’une idée en tête, une obsession: virer de bord, jouer des flûtes, mettre les triques. C’est l’enfer, je te dis. Virer le ventre pour voir passer les aéros, j’me dis parfois que c’est pas si terrible. Ben oui, y a des jours, j’préfèrerais être clamsé, fermer les hublots pour toujours. Parce qu’ici, c’est pas très bath. 

J’ai les grelots, je chie dans mon froc. La viande protégée de l’arrière, y disent que j’suis un héros. Ben j’aimerais les y voir. T’as le choix entre crever la gueule ouverte sur le champ de bataille, avec un maous pépère dans le buffet, ou être fusillé pour désertion. Mais là, j’peux pas trop t’en dire, parce que la tante Anastasie veille. J’me comprends. Elle reluque nos babillardes. Elle fait gaffe à ce qu’on gribouille. Y faut gonfler le mou à la population. Faut pas croire tout c’qu’on écrit dans les baveux. J’m’en fous pas mal de décrocher des bananes: je veux juste sauver ma peau. Et puis j’ai pas envie de bigorner les boches, moi: y m’ont rien fait. Et t’as pas intérêt à faire le zigotot. Le juteux, y rigole pas. Une vraie tante! Un salopard! 

Excuse pour les ratures mais faut que j’me gratte. Les morbacs passent à l’assaut! Y manquait plus qu’çà. Parole, j’ai le typhus! Et puis pour t’arranger l’humeur, ça lansquine encore! T’as la capote trempée. Mahomet, ça fait des semaines qui s’est pas montré. A croire qu’il se lève jamais dans cette foutue région. Marcassine! Si y’a un Dieu là-haut, y marche dans les bégonias! La flotte, j’en ai ma claque. Y en a déjà dans mon jus de fèves. Et puis j’ai la dent! La cuistance, ici, ça laisse à désirer. Le brignolet rassis et les péteux à toutes les sauces, un bergougnan dur comme du chien: voilà l’ordinaire. Je vois qu’une bonne rasade d’arrache-bide pour faire passer tout çà. Fantassin, y a pas pire. Moi, j’aurais aimé être un chie-dans-l’eau pour voguer sur les mers du sud, voir les îles et les vahinés. Mais faut pas rêver. Je serai bien heureux si je peux revoir Pantruche, mon dabe et ma dabesse. Si j’en réchappe, à moi la ribouldingue et les rombières, le pinard à la redresse, la belle vie quoi. Je m’en mettrai plein le lampion. Ah! Pieuter avec une marguerite, une gracieuse, une suave, une jolie poule qu’a du répondant et des fusinguettes! Pas une marie-mange-mon-prêt comme on en voit tant. Ici, t’as que la mac-miche, mais les moustachues, c’est pas mon genre. Ou alors la rosalie. Et celle-là, crois-moi l’aminche, elle me débecte. Mais bon, je dois te laisser, on nous envoie les gaz. Faut faire vinaigre. Je vais mettre mon museau de cochon, mon antipuant si tu préfères. A Dieu, s’il existe

Le soldat inconnu

11 novembre 2008

Maudite soit la guerre



Ils s’appelaient Maurice, Aimé, Edmond, Fernand, Emile.
Ils s’appelaient Roland, Marcel, Marius ou Gabriel.
Ils ont dormi dans la terre, vécu comme des bêtes, enduré la faim et le froid, avec la nuit pour seule compagne, assourdis par l’horrible sifflement des obus. Ils ont connu l’enfer sur terre. 

Certains tombèrent sous la mitraille.
Certains eurent le ventre déchiré par une baïonnette
D’autres survécurent.
D’autres encore, défigurés, devinrent des monstres. L’enfer s’était gravé sur leurs visages. Après avoir connu la peur, ils l’inspirèrent. Quand on était une gueule cassée, ce n’était pas facile de faire danser les filles, de prendre le printemps par la main. Vous étiez en hiver.
A jamais. 

Les prénoms que j’évoque au début de ce billet, ce sont ceux des soldats dont le très émouvant Paroles de poilus, lettres et carnets du front 1914-1918 nous restitue la voix. Loin des couplets nationalistes et des rengaines belliqueuses, ces anonymes disent le quotidien du front et des tranchées, les nuits sans sommeil et la mauvaise nourriture, les jours passés dans la boue, au milieu des rats, avec de l’eau jusqu’aux genoux, la censure et l’optimisme obligatoire, les camarades fusillés, assassinés par l’Etat major, seulement coupables d’avoir eu peur, c’est-à-dire d’être des hommes. Ils disent l’inquiétude et la peur de mourir. Ils confient leurs peines et leurs espoirs à un père, une mère, un frère ou une fiancée. Le sous-lieutenant Jean-Louis Cros était receveur des postes dans l’Ariège. Il avait trois filles. Sa femme se prénommait Lucie. Il fut blessé par un éclat d’obus le 16 avril 1917. La cuisse broyée, il se réfugia dans un trou d’obus et écrivit cette carte à sa famille: 

16 avril 1917

Chère femme et chers parents et chers tous

Je suis bien blessé. Espérons que ça ne sera rien. Elève bien les enfants, chère Lucie. Léopold t’aidera si je ne m’en sortais pas. J’ai une cuisse broyée et je suis seul dans un trou d’obus. Je pense qu’on viendra bientôt me sortir. Ma dernière pensée va vers vous. 

Il eut le temps de signer ces quelques lignes mais pas de rédiger l’adresse. Quand ses camarades vinrent lui porter secours, il était mort, sans doute victime d’une hémorragie. Il tenait cette carte entre ces mains. Ils l’envoyèrent à sa famille avec ses papiers militaires.

Ceux qui eurent la chance de revenir essayèrent de reprendre une vie normale. Certains témoignèrent de ce cauchemar, comme l’écrivain Henri Barbusse dont le roman Le Feu, journal d’une escouade, obtint le prix Goncourt en 1916. Le 14 octobre 1915, Barbusse est en première ligne depuis neuf mois. Sur le champ de bataille de l’Artois, son Carnet de guerre s’ouvre sur une description des cadavres:

Ils avaient des aspects terribles et pitoyables. ll y en avait un qui avait la face complètement noire, les lèvres tuméfiées et mornes, les mains déchiquetées, une espèce de petite main d’enfant avec la paume déchiquetée; c’est monstrueux et épouvantable. Les autres, paquets informes, souillés, d’où sortent de vagues objets  et autour desquels volettent des lettres qui, pendant qu’on les déballait, les coudes par terre, se sont échappées de leurs poches. l’une de ces lettres: Mon cher Henri, il fait beau le jour de ta fête, etc. Plus loin, on a transporté un mort dans un état tel qu’on a dû l’entourer d’un grillage et d’une toile de tente, et fixer le tout par des cordes à un piquet. Odeur pestilentielle. Tas de toiles de tente et de capotes maculées, en charpie, raidies par le sang séché

La guerre, c’est là qu’il faut la chercher. Et sans doute pas dans les couplets obscènes des chansons patriotiques, telle cette ignoble Rosalie de Théodore Botrel qui aurait mieux fait de rester avec sa Paimpolaise. Je me demande ce qu’en pensait mon arrière-grand-père maternel. Il s’appelait Eugène Bourdeaux. Il était caporal au 263ème régiment d’infanterie. Il est mort au champ d’horreur, le 28 août 1914. Il avait trente ans. Ce billet lui est dédié. 
Le drapeau de son régiment est conservé à l’hôtel des Invalides, à Paris. Je n’y suis jamais allé. 

Antoine-Robert, le fils d’Eugène, naquit cinq mois après la mort de son père, au mois de janvier 1915. Sa mère, Eugénie, épousa en secondes noces le frère de son mari tombé sur le front. Ce n’était pas rare dans les campagnes. Robert grandit dans la Creuse, à Marleix, entre Bourganeuf et Vidaillat, où il repose à jamais. Là-bas, rien n’a changé. Bâties dans le granit, les fermes défient l’éternité sur le sol âpre du plateau de Millevaches, ponctué de champs de bruyère et de murets de pierres sèches, de forêts et de landes où se faufilent les sources. Dans mon enfance, je passais tous mes étés en Creuse. Je me souviens de l’émotion de mon grand-père devant le monument aux morts de Gentioux, un des plus célèbres monuments aux morts pacifistes, dont la photographie ouvre ce billet. Cette petite commune paya un lourd tribut pendant la grande guerre. Nombreux furent ses fils qui ne revirent pas leur famille.
 
Le monument aux morts de Gentioux est exceptionnel. Il fut inauguré le 29 janvier 1922, en l’absence des représentants de la préfecture. Et pour cause. Ici, pas de Morts pour la France ou de Tombés au champ d’honneur. Pas de coq gaulois dressé sur ses ergots, prêt à en découdre, la haine au bec et la bêtise nationaliste dans le crâne. Pas de poilu marchant d’un air décidé vers le combat, se rendant à la mort comme à un rendez-vous d’amour. Non. Un écolier en sabots. Un petit paysan les yeux pleins de larmes et la révolte au coeur qui brandit le poing vers l’inscription: Maudite soit la guerre. Que dire de plus? Sinon que le monument ne fut inauguré officiellement qu’en 1985, et qu’il est inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 1990. Je lance une bouteille à la mer et forme le voeu qu’il figure un jour, pourquoi pas, au patrimoine mondial de l’UNESCO. Parce que le message qu’il délivre est universel et que je n’oublierai jamais les yeux humides de mon grand-père qui, malgré le sacrifice d’Eugène son père, avait du lui aussi faire la guerre, celle de 1939. Il en parlait souvent, mais avec la plus grande pudeur et, suprême politesse, avec humour. Ce billet lui est aussi dédié.