J’aimais la géographie.
Je
passai jadis cinq semaines en ballon, croisai dans les mers australes,
découvris des îles mystérieuses et sillonnai le ciel de la terre à la
lune ; je pris deux ans de vacances et fis le tour du monde en
quatre-vingts jours. Je vis les geysers d’Islande et les rives de l’Amazone,
des déserts de glace et des jungles en noir et blanc, trempées d’encre de
Chine, où fleurissaient les mots guindés de la vieille Europe. Bricks et
goélettes, bateaux à vapeur entraînaient dans leur sillage mon désir d’espace,
confondaient l’enfance du monde et la mienne. L’appel du large faisait grincer
les mappemondes et les gréements.
Enfin je rêvassais
Les fresques pompières du positivisme embrasaient mon sang d’un incendie paradoxal, réinventaient le Second Empire à vingt mille lieues sous les mers. Chapeautés de feutre, glosant et plastronnant dans la bibliothèque des sociétés de géographie, les fantoches de Jules Verne crevaient d’ahan et de logique sur les flancs des volcans, armés de science et de piolets, bouffis de certitudes dorées sur tranche : ils étaient un peu ridicules. Il fallait les voir s’échiner sur leurs cartes du monde, fréter des navires et dégainer leurs sextants, combattre à coup de hache les tentacules d’un calmar gigantesque. J’enviais ces barbichus cravatés de soie, leurs palabres qui fleuraient bon le tweed et le vieux cuir sur fond de planisphère. Leur vie paraissait simple. Lavallière au vent, prenant la pose sulpicienne de l’explorateur appuyé au bastingage, ils suivaient leur aventure, dévoraient miles marins et kilomètres sur une planète en deux dimensions. Les femmes restaient sous leurs ombrelles, plus effrayantes sans doute que les monstres des mers et tous les tigres du Bengale. Ces héros n’étaient pas des hommes mais des petits garçons. Sérieux comme des papes, ils collectaient du nord au sud les images pieuses d’un keepsake colonial. Tribus primitives et animaux sauvages, forêts vierges et terres inconnues avaient attendu dans l’ombre des siècles qu’on les nommât enfin. Cette épopée naïve fut l’alphabet de mon imaginaire.
Ai-je jamais fini un roman de Jules Verne ?
Je regardais pendant des heures les gravures de Neuville et Riou qu’enfantait le texte. J’apprenais par cœur les palmeraies et les déserts précieusement hachurés, sautai les interminables exposés scientifiques, les digressions sur le plancton ou la faune exotique. J’attendais les monstres, comme tous les enfants. Puis ce fut ce chef-d’œuvre : Vingt mille lieues sous les mers.
Je me souviens d’un grand fauve d’acier, écoutilles fermées et ballast plein, qui cinglait la nuit des profondeurs : le Nautilus. Je me souviens de Ned Land et du professeur Aronnax. Et puis d’un homme aimable et froid, d’un fuyard magnifique qui s’appelait personne. Le capitaine Nemo écumait les mers sans livrer son secret. Que cherchait-il ainsi au fond des océans, dans le ventre du monde qu’oubliait-il ? Cet égaré, cet apatride réfutait l’optimisme rouge et or des volumes de Hetzel. A bord de son bateau ivre, ce wanderer des abysses, dernier des romantiques, détournait la Fée Electricité pour éclairer ses chimères. Le Nautilus est un vaisseau fantôme en apnée dans la matrice ; sa salle des machines est un inconscient. Nemo fuyait les hommes, écrivait sa légende dans les marges du monde. Et je comprends en traçant ces lignes qu’à mon tour je suis devenu personne, cartographe du désastre éperdu d’adjectifs, perdu dans la bibliothèque.
