Les mots, l'émoi ...

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30 octobre 2008

"Toulet le rescapé"

Jérôme Leroy, dans Valeurs Actuelles du jeudi 30 octobre fait le portrait de Paul-Jean Toulet en rescapé de L’oubli et évoque Prends garde à la douceur des choses

Il déplore ”la reconnaissance tardive d’un de nos meilleurs poètes” et loue cette biographie dont ”la prose racée” va à l’essentiel:

Les fervents de Toulet retrouveront ici intactes leurs mythologies familières, celles du poète qui écrivait dans Lettres à soi-même cette célèbre apostrophe: Ce que j’ai aimé le plus au monde, ne pensez-vous pas que ce soit les femmes, l’alcool et les paysages?

Tout un programme, que le chantre des jeunes filles et du jurançon suivit à la lettre, pour le meilleur et pour le pire. Enfin, grâces soient rendues à Jérôme Leroy, qui cite pour finir un des plus beaux quatrains de Toulet:


C’est à voix basse qu’on enchante
Sous la cendre d’hiver
Ce coeur, pareil au feu couvert,
Qui se consume et chante. 


Jérôme Leroy est l’auteur de nombreux romans dont Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine (Mille et une nuits, 2007). 

Et en prime une interview de Jérôme Leroy par Michel Field. On y apprend que les plaisirs de la chair, le vin et la littérature rendent nos existences vivables. Voilà une conclusion que n’aurait pas désavouée Paul-Jean Toulet.  

Michel Field / Jérôme Leroy : La Minute prescrite pour l’assaut

28 octobre 2008

Rendez-vous

Si vous voulez siroter un Jurançon au café Champagne, saluer la statue du bon roi Henri IV sur la place royale, embrasser du regard la chaîne des Pyrénées, perdre votre argent au casino niché dans la verdure du parc Beaumont et peut-être apercevoir des ours, bref si vous voulez marcher sur les traces de Paul-Jean Toulet, rendez-vous à Pau le week-end du 22 et 23 novembre où je serai l’invité de la librairie Tonnet pour signer Prends garde à la douceur des choses, Paul-Jean Toulet une vie en morceaux.


27 octobre 2008

Mais qu'est-ce qu'elle a Bécassine?


Mais qu’a donc vu Bécassine? 

Peut-être vient-elle de lire l’article de Bernard Chapuis paru dans le Figaro Madame du samedi 25 octobre. Le romancier de La Vie parlée, qui fut l’ami d’enfance de Jean-Dominique Bauby, l’auteur du livre poignant Le Scaphandre et le papillon, nous invite à suivre ce diable de Toulet, “poète délicieux et dissipé, chahuteur et morose” au fil des pages de Prends garde à la douceur des choses.
Vous retrouverez sa trace en suivant ce chemin

Peut-être vient-elle aussi de découvrir l’article de Midi Plus, le supplément littéraire du Midi Libre paru le vendredi 24 octobre, qui nous invite, sous la plume alerte de Bernadette Bergerot Amet, à suivre “Toulet le romanesque” dans sa “biographie savoureuse”, au “ton jubilatoire”. Si vous voulez connaître les éloges qui enthousiasment tant Bécassine, vous pouvez cliquer ici pour lire la critique dans son intégralité. 

En attendant un prochain billet, je vous laisse partager les lectures de la petite Bretonne. Et bien sûr, profitez de la douceur des choses. 

26 octobre 2008

A la recherche du Nautilus

J’aimais la géographie. 

 

Je passai jadis cinq semaines en ballon, croisai dans les mers australes, découvris des îles mystérieuses et sillonnai le ciel de la terre à la lune ; je pris deux ans de vacances et fis le tour du monde en quatre-vingts jours. Je vis les geysers d’Islande et les rives de l’Amazone, des déserts de glace et des jungles en noir et blanc, trempées d’encre de Chine, où fleurissaient les mots guindés de la vieille Europe. Bricks et goélettes, bateaux à vapeur entraînaient dans leur sillage mon désir d’espace, confondaient l’enfance du monde et la mienne. L’appel du large faisait grincer les mappemondes et les gréements.

Enfin je rêvassais

Les fresques pompières du positivisme embrasaient mon sang d’un incendie paradoxal, réinventaient le Second Empire à vingt mille lieues sous les mers. Chapeautés de feutre, glosant et plastronnant dans la bibliothèque des sociétés de géographie, les fantoches de Jules Verne crevaient d’ahan et de logique sur les flancs des volcans, armés de science et de piolets, bouffis de certitudes dorées sur tranche : ils étaient un peu ridicules. Il fallait les voir s’échiner sur leurs cartes du monde, fréter des navires et dégainer leurs sextants, combattre à coup de hache les tentacules d’un calmar gigantesque. J’enviais ces barbichus cravatés de soie, leurs palabres qui fleuraient bon le tweed et le vieux cuir sur fond de planisphère. Leur vie paraissait simple. Lavallière au vent, prenant la pose sulpicienne de l’explorateur appuyé au bastingage, ils suivaient leur aventure, dévoraient miles marins et kilomètres sur une planète en deux dimensions. Les femmes restaient sous leurs ombrelles, plus effrayantes sans doute que les monstres des mers et tous les tigres du Bengale. Ces héros n’étaient pas des hommes mais des petits garçons. Sérieux comme des papes, ils collectaient du nord au sud les images pieuses d’un keepsake colonial. Tribus primitives et animaux sauvages, forêts vierges et terres inconnues avaient attendu dans l’ombre des siècles qu’on les nommât enfin. Cette épopée naïve fut l’alphabet de mon imaginaire.

Ai-je jamais fini un roman de Jules Verne ?

Je regardais pendant des heures les gravures de Neuville et Riou qu’enfantait le texte. J’apprenais par cœur les palmeraies et les déserts précieusement hachurés, sautai les interminables exposés scientifiques, les digressions sur le plancton ou la faune exotique. J’attendais les monstres, comme tous les enfants. Puis ce fut ce chef-d’œuvre : Vingt mille lieues sous les mers. 

Je me souviens d’un grand fauve d’acier, écoutilles fermées et ballast plein, qui cinglait la nuit des profondeurs : le Nautilus. Je me souviens de Ned Land et du professeur Aronnax. Et puis d’un homme aimable et froid, d’un fuyard magnifique qui s’appelait personne. Le capitaine Nemo écumait les mers sans livrer son secret. Que cherchait-il ainsi au fond des océans, dans le ventre du monde qu’oubliait-il ? Cet égaré, cet apatride réfutait l’optimisme rouge et or des volumes de Hetzel. A bord de son bateau ivre, ce wanderer des abysses, dernier des romantiques, détournait la Fée Electricité pour éclairer ses chimères. Le Nautilus est un vaisseau fantôme en apnée dans la matrice ; sa salle des machines est un inconscient. Nemo fuyait les hommes, écrivait sa légende dans les marges du monde. Et je comprends en traçant ces lignes qu’à mon tour je suis devenu personne, cartographe du désastre éperdu d’adjectifs, perdu dans la bibliothèque.  

17 octobre 2008

Les moustaches de Moréas

Avec son monocle et ses moustaches trop noires, Jean Moréas (1856-1910) était un personnage. C’était aussi un grand poète. Tandis que l’automne gagne du terrain et que l’argent n’en finit pas de mener le monde, on ne lit pas sans réconfort ces vers pleins de mesure empreints de stoïcisme:

Ne dites pas: la vie est un joyeux festin;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse. 
Surtout ne dites point: elle est malheur sans fin;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse. 

Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux;
Et dites: c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.
 

Erudit, assez misérable, - il eut tôt fait de dilapider son héritage - l’auteur de ces vers fut une des gloires de son temps. A cette époque, les poètes étaient encore des princes. Le 18 septembre 1886, Moréas frappe un grand coup en publiant dans Le Figaro le retentissant Manifeste du symbolisme. Il veut rimer sans raison, laisser le champ libre aux mots rares et aux rêves, bref en finir avec le romantisme et libérer les lettres du naturalisme qu’incarne Emile Zola. Le vrai nom de Moréas est Jean Papadiamantopoulos. Né à Athènes, il fut élevé dans la culture française. Il s’installe en France dès 1876. Bientôt lassé des brumes symbolistes qui ont gagné les lettres et les arts, il fonde l’Ecole romane en 1891. Inspirée par la civilisation gréco-latine, elle veut renouer avec les valeurs classiques et la clarté. Moréas poursuit ce chemin qui trouve avec Les Stances sa plus parfaite illustration: 

Calliope, Erato, filles de Jupiter,
Je vous invoque ici sur la harpe sonore;
Je le faisais enfant, et bientôt mon hiver
Passera mon automne et mon printemps encore.

Quelle bizarre Parque au coeur capricieux

Veut que le sort me flatte au moment qu’il me brave?
Les maux les plus ingrats me sont présents des dieux,
Je trouve dans ma cendre un goût de miel suave. 

Mais le classicisme n’exclut pas pour autant la mélancolie, qui taraude le fils de la Grèce exilé sous les ombrages de Montrouge:

Que je suis las de toi, Paris, et de l’automne!
Que je languis souvent
De voir le champ qui ploie et la mer qui moutonne
Au souffle d’un bon vent!

Mais quel philtre jamais, Paris, de quelle sorte, 
Me vaudra ta rancoeur?
Ô novembre, tu sais que c’est ta feuille morte
Qui parfume mon coeur. 

Au soir de sa vie, Moréas était revenu des écoles. Dans le discours qu’il prononça à l’enterrement du poète au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, le 2 avril 1910, Maurice Barrès se souvient des propos que lui tint Moréas quelques jours avant sa mort: “Il n’y a pas de classiques et de romantiques… C’est des bêtises… Je regrette de n’être pas mieux portant pour t’expliquer.” La beauté n’a pas d’école. 
Paul-Jean Toulet, pour en revenir à lui, a beaucoup lu et beaucoup aimé Jean Moréas. Ces deux noctambules, qui puisèrent tous deux leur inspiration dans la culture gréco-latine et la littérature classique, professant une aversion très maurrassienne pour le romantisme, se connurent et s’apprécièrent. Ils fréquentaient le restaurant de la Côte d’or, avec son escalier en colimaçon, où venaient aussi Curnonsky et Jean de Tinan. Ils échouaient parfois au petit matin dans les mêmes cabarets des Halles, établissements peu reluisants qu’évoque un poème de Toulet:

Si ta grande, ombre ô Moréas,
Revient encore aux cabarets des Halles
Parmi les filles de trois balles
Et leurs gitons complets à l’as,
Puissé-je au soir d’un beau Dimanche,
Près de l’homme à la souris blanche,
A l’Ange ou dans l’affreux Caveau,
Entendre encor ta voix cuivrée
Telle, de sagesse enivrée,
Une cigale, au renouveau

Pour Toulet, Moréas faisait figure de poète providentiel. Après les outrances symbolistes et les fanges du naturalisme, il incarnait à ses yeux le retour à la tradition, un idéal d’équilibre hérité de l’Antiquité et de l’âge classique. La cigale qui chante dans le dernier vers évoque le renouveau des Humanités et la poésie qui se ressource au soleil de la mer Egée. Quant à l’homme à la souris blanche, il s’agit d’une allusion à un curieux personnage que croisait parfois Moréas au cours de ses équipées nocturnes. Comme le rappelle Jacques Dyssord dans L’aventure de Paul-Jean Toulet gentilhomme de lettres (Grasset, Paris, 1928) Plus communément appelé l’homme au rat, il venait au Café des Deux Maillets, modeste bistro des Halles, avec un rat apprivoisé perché sur son épaule. Moréas, “après avoir erré toute la nuit, venait quelquefois s’asseoir auprès du bonhomme. Ils lièrent conversation, un matin, et de fil en aiguille finirent par jouer aux dominos ensemble. Mais un jour, son compagnon ayant un peu trop gesticulé, le rat tomba dans le bock de Moréas. De ce jour, Moréas ne fréquenta plus les Deux Maillets: - cet homme au rat, expliquait-il, me dégoûte.” De quoi hérisser les célèbres moustaches de Moréas. Mais écoutons un dernière fois son chant singulier, voilé de nostalgie: 

Les branches en arceaux quand le printemps va naître,
Les ronces sur le mur, le pâturage herbeux,
Les sentiers de mulet, et cet homme champêtre
Qui pour fendre le sol, guide un couple de boeufs, 

La nuit sur la jetée où le phare s’allume,
Et l’horizon des flots lorsque le jour paraît;-
Qu’importe! je respire, ô ville, dans ta brume, 
La montagne et les champs, la mer et la forêt

13 octobre 2008

Métro aime Toulet

Le journal Métro aime Paul-Jean Toulet et raconte Les amours d’un poète. La journaliste J. Lesueur recommande donc la lecture de Prends garde à la douceur des choses - Paul-Jean Toulet, une vie en morceaux. Nous la remercions. Espérons que vous aussi vous aimerez la plume de Frédéric. L’article est en page 24.

Pour ceux qui ne peuvent pas télécharger le journal avec le lien ci-dessus, voici une copie de l’article

3 octobre 2008

L'écrivain vert et les Messageries Maritimes

Dans Le Figaro Magazine du samedi 4 octobre, Charles Dantzig, auteur du fameux Dictionnaire égoïste de la littérature française paru en 2005, revient sur l’admiration qu’il voue depuis toujours à Paul-Jean Toulet.
Si vous voulez savoir pourquoi Toulet est un un écrivain vert et connaître toutes les raison de dévorer Prends garde à la douceur des choses, “délicat essai biographique “, cliquez vite sur ce lien pour lire l’article de Charles Dantzig.

Son dictionnaire, moins égoïste qu’il ne le proclame, nous fait partager ses engouements et ses colères, à mille lieues des clichés et des admirations obligatoires. Dantzig pourfend Claudel et le roman policier. Il aime l’iconoclaste Levet (1874-1906), chantre désinvolte des Messageries Maritimes mort à trente-deux ans et passé à la postérité pour un très mince recueil de poèmes: Cartes postales. Je ne résiste pas au plaisir de relire Outwards:

L’Armand-Béhic (des Messageries Maritimes)
File quatorze noeuds sur l’Océan Indien…
Le soleil se couche en des confitures de crimes,
Dans cette mer plate comme avec la main.

- Miss Roseway, qui se rend à Adelaïde,
Vers le Sweet Home au fiancé australien,
Miss Roseway, hélas, n’a cure de mon spleen;
Sa lorgnette sur les Laquedives, au loin…

- Je vais me préparer - sans entrain! - pour la fête
De ce soir: sur le pont, lampions, danses, romances
(Je dois accompagner miss Roseway qui quête

- Fort gentiment - pour les familles des marins
Naufragés!) Oh, qu’en une valse lente, ses reins
A mon bras droit, je l’entraine sans violence

Dans un naufrage où Dieu reconnaîtrait les siens…

Dantzig, qui décidément a bon goût, aime aussi le discret Frédéric Berthet, récemment disparu.
Ce dictionnaire nous instruit et nous amuse. La pesanteur et la bêtise n’y sont pas à la fête. Bien sûr Paul-Jean Toulet, qui monta plusieurs fois sur le pont des Messageries Maritimes, y a la part belle: “Tout le monde sait quel grand poète est Toulet, maniant la langue avec autant d’art, et plus de souplesse, que Mallarmé.” Et pour illustrer son propos, Dantzig cite des vers superbes, que nous serions coupables de ne pas citer à notre tour pour finir en beauté:


Nous bûmes tout le jour, une autre - et, le suivant,
Dans l’ombre un luth chanta qui disait que l’on m’aime.
Hélas, vous varierez, ô Badoure. Moi-même
Ne suis-je las d’aimer? Poussière, et toi du vent?



Pour ceux qui ont raté la version imprimée de l’article. Elle est disponible ici.

19 septembre 2008

Musset, le téléphone et Alexandre le Grand...

Perdiccas est un des généraux d’Alexandre le Grand.

C’est aussi le pseudonyme sous lequel Toulet et Curnonsky signèrent deux romans, Le Bréviaire des courtisanes (1899) et Le Métier d’amant (1900).
Pourquoi cette référence pour des ouvrages lestes et boulevardiers? Les aventures sentimentales décrites dans ces livres font songer davantage aux histoires de Willy, peuplées de mondains égrillards, qu’à une épure antique. En vérité, ce n’est pas ce nom qui devait figurer sur la couverture mais celui de Perdican, le héros de On ne badine pas avec l’amour, la pièce de Musset. Cette fantaisie à l’issue tragique décrit les jeux cruels du coeur dans un décor champêtre. Perdican, noble et bachelier, revient passer l’été dans le château familial. Il y retrouve sa cousine Camille. Leurs relations sont compliquées. Pour la rendre jalouse, le jeune homme séduit Rosette, paysanne au coeur simple. Au terme d’incessants marivaudages, Camille et Perdican cèdent à leur passion. Rosette en meurt.
Mais revenons au pseudonyme.

Tout a commencé à cause du téléphone.

Curnonsky et Toulet, en villégiature à Biarritz, devaient choisir leur nom de plume. Toulet avait du goût pour Musset et Le Bréviaire des courtisanes narrait les tristesses de la chair, sinon les atermoiements du coeur; Perdican ferait l’affaire. Pour faire savoir leur décision à leur éditeur, ils décidèrent d’utiliser le téléphone qui, comme les premières automobiles, ne comptait pas ses ratés. Un problème de transmission eut raison de Perdican, qui fut changé en Perdiccas. Les deux écrivains durent faire contre mauvaise fortune bon coeur. Et c’est ainsi qu’ils furent promus généraux d’Alexandre plutôt qu’amants de Camille.
Cette méprise n’empêcha pas l’écrivain Henri de Régnier de leur envoyer un exemplaire de son roman La Double maîtresse (1900) avec une dédicace charmante:

Puisque ma maîtresse est double
Je la donne par moitié
Sans crainte qu’elle les trouble,
à “Perdiccas” tout entier.




18 septembre 2008

Prélude à l'amitié d'un faune

La musique, dit-on, adoucit les moeurs.
Et l’amitié est une douce musique.
Quand l’ami en question s’appelle Claude Debussy, on peut s’estimer à l’abri des fausses notes.
Le compositeur de La Mer et de Prélude à l’après-midi d’un faune, inspiré par le poème de Mallarmé, fut très lié avec Paul-Jean Toulet.
Ils se connurent au café Weber, rue royale, à Paris.
L’auteur des Contrerimes aimait y retrouver “mon frère le whisky et mon amie la nuit. ” Requis par son oeuvre, Debussy le suivait rarement au bar de l’Elysée Palace, à l’angle de l’avenue des Champs Elysées et de la rue de Bassano. Là, Toulet buvait des alcools forts et divers en attendant que son cœur se brise:

Trottoir de l’Elysé-Palace
Dans la nuit en velours
Où nos coeurs nous semblaient si lourds
Et notre chair si lasse;

Dôme d’étoiles, noble toit,
Sur nos âmes brisées,
Taxautos des Champs-Elysées,
Soyez témoins; et toi,


Sous-sol dont les vapeurs vineuses
Encensaient nos adieux -
Tandis que lui perlaient aux yeux
Ses larmes vénéneuses.


Les maux d’amour font les beaux poèmes. Pour assourdir son amertume, l’enchanteur désenchanté - ainsi le nomme Michel Bulteau - convoquait tous les sortilèges: la nuit, l’encre et l’alcool. Dans la vie dissipée qu’il mena à Paris, Debussy fut un ami indéfectible. Le 5 août 1901, il écrit à sa “chère vieille figure ” une lettre exquise:

    Cher ami,

Peut-être ne trouverez-vous pas inutile qu’à la veille de partir je vienne vous dire combien votre amitié m’est devenue, de jour en jour, plus précieuse…Et maintenant, c’est un sentiment que je puis affirmer avec force sans avoir à craindre les habituels petits démentis de la vie.
Sans que l’on puisse exactement appeler cela de la “sentimentalité”, je sens très  bien que pendant ce mois d’août, il va me manquer quelque chose. Cette fois-ci, cela s’appelle P.-J. Toulet.

Les deux hommes s’apprécièrent au point de vouloir écrire ensemble un opéra, d’après La Tempête de Shakespeare. Toulet avait écrit une grande partie du livret. Debussy, très occupé, puis malade, n’aura pas le temps d’en composer la musique. Ainsi fûmes-nous peut-être privés d’un chef d’oeuvre.
Il reste leur correspondance. Ponctuée de boutades et de pudiques aveux, elle décline tous les soleils d’une amitié sincère. Debussy s’enquiert de l’écrivain, s’inquiète de sa dépendance à la drogue. Le 28 août 1903:

Cher ami, si la condition d’amis n’interdisait pas toutes discussions pénibles, je vous aurai dit depuis longtemps combien je regrettais vos relations avec l’opium…Une imagination aussi délicate que la vôtre devait précisément en souffrir.

La 5 juillet 1912:

Le mépris de son pauvre corps périssable est une chose héroïque et belle. Pourtant, ne croyez-vous pas que vous avez poussé à l’extrême cette double vertu?

Toulet, en effet, ne se ménageait pas. Reclus à Guéthary, il parachevait au  bord de l’Atlantique le lent naufrage que fut sa vie, tentait de noyer dans l’alcool cette mélancolie que berçait le ressac:


La vie est plus vaine une image
Que l’ombre sur le mur.
Pourtant l’hiéroglyphe obscur
Qu’y trace ton passage

M’enchante, et ton rire pareil
Au vif éclat des armes;
Et jusqu’à ces menteuses larmes
Qui miraient le soleil.

Mourir non  plus n’est ombre vaine.
La nuit, quand tu as peur,
N’écoute pas battre ton coeur:
C’est une étrange peine.

17 septembre 2008

Un Jurançon 93

Il y a Don Quichotte et Sancho Pança.

Il y a aussi Toulet et Curnonsky.

L’angevin Maurice Edmond Sailland, plus connu sous le nom de Curnonsky, journaliste, humoriste, écrivain, publiciste et surtout amateur de bonne chère, n’a pas volé son titre de prince des gastronomes.
Cet ogre débonnaire, rêvant d’une cuisine sans beurre et sans reproche, aimait le vin d’Anjou et les bons mots. Il fut longtemps l’ami le plus proche du maigre Paul-Jean Toulet. Curnonsky, vieux briscard des cafés concerts introduit dans le monde des lettres, ouvrit les portes de la ville lumière au Béarnais. L’auteur de Mon amie Nane eut tôt fait de s’abandonner à la douceur des choses dans ce Paris 1900 qui était la capitale de la nuit et des fêtes.
Les deux hommes écrivirent plusieurs livres ensemble. Ils partageaient tout: leur appartement de la rue de Villersexel (baptisé le Pavanatoire car les compères, ne se levant guère avant midi, s’y pavanaient joyeusement); leur cave à vin et jusqu’à leurs maîtresses. Plus tard, ils occupèrent chacun un étage d’un immeuble sis place Laborde, aujourd’hui place Henri Bergson.

Toulet n’avait pas un caractère facile et son vieux “Curne”, pourtant désargenté, lui apportait un soutien moral et souvent matériel. En effet, Toulet dépensait volontiers l’argent qu’il n’avait pas et “tapait” Curnonsky sans vergogne.
Lassé sans doute de ses requêtes permanentes et de l’humeur acariâtre de son ami, l’auteur deChaussettes pour dames, défense et illustration du mollet féminin (1905), écrit avec Willy dont il fut le nègre et l’ami, finit par prendre ses distances. A la fin de sa vie, délaissant les grands boulevards pour les restaurants de province, le chantre du terroir avouera: J’ai trop duré, j’ai trop d’urée

Si dans ses Mémoires le prince des gastronomes évoque rapidement la figure de Paul-Jean Toulet, il reste la légende de ces aimables bohèmes. Véritables personnages de roman, il fascinèrent Jean Giraudoux qui les met en scène dans Suzanne et le Pacifique (1921).
Du café Weber au bar de la Paix, de l’Elysée Palace au Moulin rouge, les deux noctambules battirent inlassablement le pavé parisien, virent Bruges et Bruxelles, allèrent même jusqu’en Indochine de novembre 1902 à mai 1903. Toulet en ramena quelques pages et beaucoup d’opium. Mais la baie d’Along lui plut moins que son Béarn et le saké ne lui fit pas oublier le vin de Jurançon:


Un Jurançon 93 

Aux couleurs du maïs,
Et ma mie, et l’air du pays:
Que mon coeur était aise.

Ah, les vignes de Jurançon,
Se sont-elles fanées,
Comme ont fait mes belles années
Et mon bel échanson?

Dessous les tonnelles fleuries
Ne reviendrez-vous point
A l’heure où Pau blanchit au loin
Par-delà les prairies?




 

16 septembre 2008

“Écrivains maudits”

Le Cabinet de curiosités d’Éric Poindron (auteur, scénariste, éditeur, …) nous fait l’honneur d’une critique.

Les amateurs de littérature délicate et d’auteurs hors de commun pour se plonger avec un véritable bonheur dans ces deux portraits qui renouvellent - avec ce qu’il faut de poésie - Le genre de la biographie…

En écrivant, non pas un biographie, mais un portrait au plus juste, grave et léger dans le même temps, Frédéric Martinez, prend à cœur son sujet et rend le plus beaux des hommages à ce poète un peu trop vite oublié.

Les fouineurs et les chanceux pourront encore trouver quelques titres de Paul-Jean Toulet en vieux Livre de poche.

L’ensemble du billet est disponible sur le blog de l’auteur.

15 septembre 2008

Connaissez-vous Paul-Jean Toulet?

Regardez bien cet homme.

Paul-Jean Toulet à 25 ans

Son visage ne vous dit rien?

C’est un des plus grands poètes de la littérature française.

Paul-Jean Toulet naquit à Pau en 1867.
Il mourut à Guéthary en 1920.

Il aima l’alcool, les femmes et les paysages. Il fit de grands voyages. Il but, joua, se drogua. Figure du Paris 1900, ami intime du compositeur Claude Debussy, il connut des petites femmes et de malins plaisirs, abusa de l’opium et du whisky soda. Il fut un noctambule, un séducteur. Il fut surtout un grand poète.

Lisez plutôt:



Dans Arle où sont les Aliscams,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,

Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton coeur trop lourd;

Et que se taisent les colombes:
Parle tout bas, si c’est d’amour
Au bord des tombes.


Prenez garde.
Ces vers rendent fous. Ceux qui les lisent ne peuvent les oublier. A la moindre occasion, ils les récitent, les chantent, les marmonnent, les chuchotent, les déclament. Ils évoquent Arles, les Alyscamps, parlent d’amour et de colombes avec des mines gourmandes et des airs de conspirateurs. Prends garde à la douceur des choses, dites vous?  Alors il est too late. Vous êtes charmé. Ces vers vous montent à la tête et vous coulent dans les veines. Impossible de vous en défaire. Vous venez d’entrer dans la plus discrète et la plus fervente des confréries: les lecteurs de Paul-Jean Toulet.
Il y a plus de dix ans, je lus sous la plume de Jean d’Ormesson le nom d’un certain Poulet dont le prénom me parut inhabituel. Je finis par me rappeler le nom de Toulet, cherchai ses oeuvres et les trouvai. Je fus aussitôt séduit par sa grâce d’écrire et son style inimitable.
Frédéric Beigbeder le cite dès qu’il le peut. Jorge Luis Borges le tenait pour un des plus grands écrivains de la littérature française. Ses Contrerimes, poésies inclassables, sont un chef d’oeuvre d’humour et de délicatesse, d’ironie et de lyrisme retenu. Cynique et sentimental, caustique et tendre, l’extravagant Paul-Jean Toulet est le plus méconnu des classiques. Il est grand temps de le redécouvrir.




Photo D.R.

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