Avec son monocle et ses moustaches trop noires, Jean Moréas (1856-1910) était un personnage. C’était aussi un grand poète. Tandis que l’automne gagne du terrain et que l’argent n’en finit pas de mener le monde, on ne lit pas sans réconfort ces vers pleins de mesure empreints de stoïcisme:
Ne dites pas: la vie est un joyeux festin;
Ou c’est d’un esprit sot ou c’est d’une âme basse.
Surtout ne dites point: elle est malheur sans fin;
C’est d’un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s’agitent les rameaux,
Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève,
Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux;
Et dites: c’est beaucoup et c’est l’ombre d’un rêve.
Erudit, assez misérable, - il eut tôt fait de dilapider son héritage - l’auteur de ces vers fut une des gloires de son temps. A cette époque, les poètes étaient encore des princes. Le 18 septembre 1886, Moréas frappe un grand coup en publiant dans Le Figaro le retentissant Manifeste du symbolisme. Il veut rimer sans raison, laisser le champ libre aux mots rares et aux rêves, bref en finir avec le romantisme et libérer les lettres du naturalisme qu’incarne Emile Zola. Le vrai nom de Moréas est Jean Papadiamantopoulos. Né à Athènes, il fut élevé dans la culture française. Il s’installe en France dès 1876. Bientôt lassé des brumes symbolistes qui ont gagné les lettres et les arts, il fonde l’Ecole romane en 1891. Inspirée par la civilisation gréco-latine, elle veut renouer avec les valeurs classiques et la clarté. Moréas poursuit ce chemin qui trouve avec Les Stances sa plus parfaite illustration:
Calliope, Erato, filles de Jupiter,
Je vous invoque ici sur la harpe sonore;
Je le faisais enfant, et bientôt mon hiver
Passera mon automne et mon printemps encore.
Quelle bizarre Parque au coeur capricieux
Veut que le sort me flatte au moment qu’il me brave?
Les maux les plus ingrats me sont présents des dieux,
Je trouve dans ma cendre un goût de miel suave.
Mais le classicisme n’exclut pas pour autant la mélancolie, qui taraude le fils de la Grèce exilé sous les ombrages de Montrouge:
Que je suis las de toi, Paris, et de l’automne!
Que je languis souvent
De voir le champ qui ploie et la mer qui moutonne
Au souffle d’un bon vent!
Mais quel philtre jamais, Paris, de quelle sorte,
Me vaudra ta rancoeur?
Ô novembre, tu sais que c’est ta feuille morte
Qui parfume mon coeur.
Au soir de sa vie, Moréas était revenu des écoles. Dans le discours qu’il prononça à l’enterrement du poète au cimetière du Père-Lachaise, à Paris, le 2 avril 1910, Maurice Barrès se souvient des propos que lui tint Moréas quelques jours avant sa mort: “Il n’y a pas de classiques et de romantiques… C’est des bêtises… Je regrette de n’être pas mieux portant pour t’expliquer.” La beauté n’a pas d’école.
Paul-Jean Toulet, pour en revenir à lui, a beaucoup lu et beaucoup aimé Jean Moréas. Ces deux noctambules, qui puisèrent tous deux leur inspiration dans la culture gréco-latine et la littérature classique, professant une aversion très maurrassienne pour le romantisme, se connurent et s’apprécièrent. Ils fréquentaient le restaurant de la Côte d’or, avec son escalier en colimaçon, où venaient aussi Curnonsky et Jean de Tinan. Ils échouaient parfois au petit matin dans les mêmes cabarets des Halles, établissements peu reluisants qu’évoque un poème de Toulet:
Si ta grande, ombre ô Moréas,
Revient encore aux cabarets des Halles
Parmi les filles de trois balles
Et leurs gitons complets à l’as,
Puissé-je au soir d’un beau Dimanche,
Près de l’homme à la souris blanche,
A l’Ange ou dans l’affreux Caveau,
Entendre encor ta voix cuivrée
Telle, de sagesse enivrée,
Une cigale, au renouveau.
Pour Toulet, Moréas faisait figure de poète providentiel. Après les outrances symbolistes et les fanges du naturalisme, il incarnait à ses yeux le retour à la tradition, un idéal d’équilibre hérité de l’Antiquité et de l’âge classique. La cigale qui chante dans le dernier vers évoque le renouveau des Humanités et la poésie qui se ressource au soleil de la mer Egée. Quant à l’homme à la souris blanche, il s’agit d’une allusion à un curieux personnage que croisait parfois Moréas au cours de ses équipées nocturnes. Comme le rappelle Jacques Dyssord dans L’aventure de Paul-Jean Toulet gentilhomme de lettres (Grasset, Paris, 1928) Plus communément appelé l’homme au rat, il venait au Café des Deux Maillets, modeste bistro des Halles, avec un rat apprivoisé perché sur son épaule. Moréas, “après avoir erré toute la nuit, venait quelquefois s’asseoir auprès du bonhomme. Ils lièrent conversation, un matin, et de fil en aiguille finirent par jouer aux dominos ensemble. Mais un jour, son compagnon ayant un peu trop gesticulé, le rat tomba dans le bock de Moréas. De ce jour, Moréas ne fréquenta plus les Deux Maillets: - cet homme au rat, expliquait-il, me dégoûte.” De quoi hérisser les célèbres moustaches de Moréas. Mais écoutons un dernière fois son chant singulier, voilé de nostalgie:
Les branches en arceaux quand le printemps va naître,
Les ronces sur le mur, le pâturage herbeux,
Les sentiers de mulet, et cet homme champêtre
Qui pour fendre le sol, guide un couple de boeufs,
La nuit sur la jetée où le phare s’allume,
Et l’horizon des flots lorsque le jour paraît;-
Qu’importe! je respire, ô ville, dans ta brume,
La montagne et les champs, la mer et la forêt.